C'est ainsi que l'on désigne les villes byzantines abandonnées au Nord de la Syrie...Alep,
Dimanche 7h.30
Réveil matinal après une nuit chaude et inconfortable avec ce polochon en béton.
Au bar, ceux qui aiment les concombres, tomates, olives, feta, œufs durs et pain libanais au petit déjeuner seront comblés, tant pis pour les autres.
Dehors, les rues du centre sont pratiquement vides et tellement plus calmes qu’hier soir. Nous retournons au Baron Hotel pour organiser, avec Walid (le charmant monsieur rencontré la veille), une visite aux célèbres villes mortes. D’abord, il faut réveiller le gars de la réception qui lui-même réveille Walid. In quart d’heure plus tard, attablés devant un thé chaud, nous attendons Mohamed, le fils de Walid, notre chauffeur et guide pour la journée. Il arrive dans sa Nissan toute neuve et nous embarque de suite, direction le monastère Saint Siméon situé à une trentaine de kilomètres au Nord-Ouest d’Alep.
Le temps de traverser les nouvelles banlieues encore en construction et nous voilà déjà en train de filer sur la petite route qui parcourt un paysage de collines arides et rocailleuses et parsemé ici et là de fermes et de blocs d’habitation inachevés. Dans la petite ville que nous traversons, les rares vieilles maisons en pierre que nous voyons sont toutes surmontées de nouveaux étages en parpaings.
Nouvelles collines de rocailles grises. Au sommet de l’une d’elles, nous apercevons l’enceinte murée du
martyrium construit au Vème siècle en l’honneur de Saint Siméon le Stylite, un hermite qui passa plus d’une trentaine d’années à prier sur une plateforme au sommet d’une colonne.
Il faut rappeler qu’au Vème siècle, un élan de ferveur s’étend sur les nouvelles terres de la Chrétienté. De nombreux moines vivent dans des conditions d’ascèse extrêmes et suscitent l’admiration des fervents croyants qui cherchent par leur contact un moyen de se rapprocher du salut divin. L’endroit devient au fil des ans l’objet d’un pèlerinage important. Après la mort de Saint Siméon (en 459), sa colonne est devenue un lieu de pèlerinage tellement fréquenté qu’une église monumentale est érigée sur l’emplacement de la colonne. L’originalité architecturale de cette église tient à la conciliation de deux styles différents : le plan basilical, associé aux basiliques de l’empire romain (une nef principale et deux galeries latérales) et le plan centré circulaire ou octogonal, inspiré par le Panthéon de Rome. Le cœur de l’édifice est la cour octogonale au centre de laquelle se trouve la base de la fameuse colonne de Saint Siméon et d’où partent de quatre basiliques à trois nefs formant ainsi une grande croix.

L’ensemble des ruines est également composé d’un monastère, de chapelles, d’auberges pour les pèlerins et d’un baptistère avec une cour centrale et un couloir de circulation qui en fait le tour.
Nous laissons le chauffeur trouver une place à l’ombre. Au guichet, le moustachu nous annonce qu’aujourd’hui c’est la Journée du Touriste et de ce fait l’entrée est gratuite… pour les touristes.
Et non il n s’agit pas d’une plaisanterie.
Ravis de ce petit cadeau inattendu, nous nous dirigeons vers l’entrée principale de la basilique en longeant le petit chemin ombragé, sentant bon les aiguilles de pin sèches.
Pendant que le groupe d’Italiens termine la visite des ruines de la basilique, nous allons explorer celles du baptistère et l’oliveraie juste derrière. De là, la vue panoramique qui s’étend sur la vallée et les collines couvertes de vergers est magnifique. Elle n’a pas du changer beaucoup au cours des siècles.

Ensuite, nous déambulons un long moment dans les ruines, plutôt bien conservées, de la basilique. Pas un recoin ne nous échappe. Nous admirons chaque détail des moulures encore visibles qui longent les murs et décorent les encadrements des fenêtres et les restes des voutes. La colonne, enfin ce qu’il en reste, c'est-à-dire une espèce de menhir qu’une paire de mètres de hauteur, est bien là, juste au centre de la cour octogonale.
Un peu à l’écart, se trouve le cimetière et les tombes de quelques moines. En grimpant sur le mur d’enceinte à moitie effondré, nous découvrons d’autres perspectives et superpositions architecturales. Cette vue d’ensemble nous permet d’apprécier la beauté originale des ces lieux sacrés.
Nous retrouvons la voiture et le chauffeur en grande conservation avec un vieux monsieur, tout courbé dans son sarouel, à la recherche d’un lift jusqu’au prochain village. Pas de problème, nous l’embarquons. En guise de remerciement, il offre à Rosemary un bouquet de basilique sauvage qui embaume rapidement toute la voiture.
La route traverse de nouveau un paysage ondulé et rocailleux couverts d’alignements d’oliviers qui s’étendent à perte de vue. Je n’ai jamais vu autant d’oliviers, pas même en Espagne ! Parfois quelques rangées de figuiers viennent se glisser au milieu des oliveraies rompant ainsi la monotonie du paysage. Les villages que nous traversons se ressemblent tous. Toujours poussiéreux et plutôt moches avec de nombreuses constructions en cours ou inachevées.
Un panneau indique que la frontière turque n’est qu’à quelques kilomètres. Le portable de Rosemary, muet depuis notre arrivée en Syrie, se met à bipper dès que nous passons dans la zone de couverture turque. Plus loin, Mohammed s’arrête quelques instants pour nous montrer un tronçon rescapé d’une voie romaine surélevée et composée d’énormes blocs de pierre parfaitement alignés. Impressionnant.
A certains endroits, on aperçoit clairement les traces d’usure laissées par les générations de chariots qui ont empruntés cette route au cours des siècles.
Nous poursuivons, entre vergers et carrières, jusqu'à Al-Bara. Sur la crête, se détache le village moderne, en contrebas émergent au-dessus des oliveraies et du maquis les vestiges éparpillés de la ville morte. Une route très étroite permet de visiter les principaux monuments encore debout.
Al-Bara, fondée au IVème siècle sur un axe commercial entre Antioche et Apamée, était une bourgade prospère grâce à sa production d’huile d’olive et à son vin. Une prospérité reflétée par la beauté de son architecture et l’exubérance de ses tombeaux pyramidaux. La bourgade s’est développée également grâce aux moines qui s’y installèrent. Ainsi entre le Vème et le VIIème siècle, trois monastères, quatre églises et une cathédrale furent construits et Bara devint le siège d’un évêché byzantin.
Comme souvent dans cette région, la situation se gâte avec l’arrivée des Croisés en 1097. Un siècle et demi de présence qui n’apporte que massacres, guerres et destruction. Reprise en 1148 par Nur-ad-Din [guerrier arabe et unificateur des Musulmans], Al-Bara est finalement détruite par les tremblements de terre de 1157 et 1170 puis définitivement abandonnée.
Nous sortons de la voiture pour aller voir les premières ruines de plus près. Le soleil tape sur le petit chemin caillouteux qui grimpe à travers les oliveraies abandonnées. Dans un coin de ciel azure, de magnifiques nuages blancs et sombres apparaissent. Nous suivons le chant des cigales et arrivons près des murs en pierre grise à moitié effondrés. A l’intérieur de la maison envahie par les broussailles et les ronces, une arche en pierre servant de support pour l’étage supérieur, aujourd’hui disparu, semble aussi solide qu’au premier jour. Mieux vaut être agile pour sauter sur les éboulis qui recouvrent le sol de cette demeure qui appartenait, d’après notre guide, à un riche commerçant.
Gare aux serpents !

De la fenêtre lézardée, la vue qui s’étend sur les collines boisées et sur l’ensemble des ruines qui émergent ici et là au dessus de la végétation, est jolie et étrange à la fois. Il y règne une atmosphère de fin du monde.
Un peu plus loin nous découvrons une paire d’étonnants tombeaux pyramidaux relativement bien conservés malgré les saccages et tremblements de terre. A l’intérieur subsistent les sarcophages finement décorés des membres d’une famille. Nous faisons ainsi le tour de la cité morte en partie à pied en partie en voiture en laissant le plus beau pour la fin : les ruines du monastère et de l’église dont certains portiques et frontons soutenus par des colonnes bancales défient les lois de la Physique.
Sur le chemin du retour, le chauffeur nous indique un autre tombeau dont les arches et colonnes ont été directement taillées dans un gros bloc de pierre, à la manière de ceux que l’on trouve à Petra. A l’intérieur, saccagé depuis belle lurette, nous ne trouvons qu’une grosse flaque d’eau boueuse et des crottes de biques.
Nous reprenons la route en direction de Sergilla, une autre ville morte de l’époque byzantine.
Paysage d’une extrême désolation, univers de cailloux gris et de rares touffes d’herbe sèche.
Sergilla, situé à l’ouverture d’un basin naturel où la culture d’olives et de vignes était abondante, offre un aspect à l’opposé de celui d’Al-Bara que nous venons de visiter. Si Al-Bara était camouflé par la végétation et les oliveraies, Sergilla est complètement exposé aux éléments naturels et isolé au beau milieu d’un univers de cailloux. Une multitude de blocs de pierre gris (ancêtres des parpaings !) écroulés reposent sur la terre ocre. Par contre plusieurs pans de mur et autres structures à double étage tiennent encore vaillamment debout et font de Sergilla l’une des citées byzantines les mieux préservées.
Il est difficile, devant ce spectacle de désolation et de ruines, d’imaginer qu’une ville prospère a pu exister il y a plus de quinze siècles. Pourtant il suffit de faire quelques pas pour constater les prouesses architecturales des bâtisseurs byzantins capables de construire de nombreux bâtiments en pierre à double étage soutenu par une simple voute. De nombreuses notes explicatives et schémas facilitent la visite du site et permettent de se faire une meilleure idée sur la physionomie originale de la cité et l’usage de certains des bâtiments réduits en monticules de pierres.

Malgré le soleil accablant, nous passons près de trois heures à déambuler d’un vestige archéologique à l’autre sans rencontrer âme qui vive. Entre les maisons résidentielles, les thermes, l’auberge, la basilique, le pressoir à olives, les tombeaux et sarcophages, il y a de quoi voir et de quoi admirer l’ingéniosité de ces Byzantins. Au VIIème siècle, Sergilla est à son tour abandonné, victime de conquêtes et de reconquêtes, de tremblements de terre mais aussi de l’établissement de nouvelles routes commerciales.
Derniers regards sur ces paysages arides mais somptueux.
Il est l’heure de reprendre la route du retour et de rejoindre l’autoroute qui relie Damas à Alep. Arrêt repas sur le bord de la route dans un immense restaurant au décor de fausses grottes. Plusieurs familles nombreuses sont encore attablées. D’après les plaques d’immatriculation des gros 4x4 sur le parking, ces familles viennent d’Arabie Saoudite, du Koweït et même des Emirats. J’admire la rapidité et dextérité qu’ont les femmes voilées pour soulever un coin de leur burqa de la main gauche et d’avaler les boulettes de semoule de la main droite.
Quant aux mézès que nous commandons, ils sont tout simplement excellents, trop copieux et vraiment pas chers. Avec l’addition vient une corbeille remplie de fruits offerts par la maison.
Welcome…
Repus, nous repartons vers Alep où nous devrions arrivés avant le coucher du soleil.
Alors que nous roulons et dépassons une paire de camions, nous entendons un grand bruit de tôle froissée sur le coté droit à l’arrière. A peine le temps de s’étonner que nous commençons une terrifiante embardée. Un tête-à-queue où tout semble s’accélérer et à la fois se dérouler au ralenti. Comme sur un manège, nous sommes accrochés aux poignées de porte et voyons le paysage tourner. Ma première pensée est : «
Pourvu que l’on ne fasse pas un tonneau. ». La voiture glisse sur la route, le chauffeur contrebraque et la seconde d’après nous nous retrouvons silencieux et immobiles dans un nuage de poussière au milieu de la bande centrale dans le sens inverse de la circulation qui continue comme si rien ne s’était passé.
Sur le bas-côté de la route, la camionnette qui nous est rentrée dedans s’est arrêtée. Mohammed, notre chauffeur, s’avance furieux vers le conducteur de la camionnette et ses passagers. S’ensuit une énorme dispute générale où les bras et mains gesticulent dans tous les sens aux sons d’interjections gutturales qui ne ressemblent pas vraiment à des déclarations d’amour. Vingt bonnes minutes plus tard, chacun regagne son véhicule, les chauffeurs ayant finalement résolus d’échanger leurs numéros de portable griffonnés sur un bout de papier.
Les dégâts sont beaucoup moins importants que le bruit de tôle le laissait supposer. L’aile arrière-droite de la voiture tout neuve est enfoncée au niveau du réservoir. Encore fumant de rage, Mohammed reprend la route, en expliquant que le chauffeur de la camionnette, n’arrivant pas à freiner à temps, a tenté vainement de dépasser notre voiture en troisième position. A la place, il a heurté l’arrière-droit de la voiture et nous a envoyé dans le décor.
Nous n’avons pas fait deux kilomètres quand nous réalisons que la partie centrale de l’autoroute est maintenant bordée d’une barrière en béton. Le même accident ici aurait certainement eu des conséquences beaucoup plus dramatiques. C’est seulement à ce moment là que nous prenons conscience à quel point tout peut basculer d’une minute à l’autre et combien nous avons eu de la chance.
Nous allons nous remettre de nos émotions devant une bière à la terrasse du Baron Hotel. Nous en profitons également pour organiser avec Walid les réservations du train de nuit pour Damas pour demain soir.
Le reste de la soirée se passe d’abord dans un internet café bien caché puis autour de la Place de l’Horloge, toujours aussi animée. Là, je découvre la plus vieille pâtisserie de la ville dont les montagnes de gâteaux ne font saliver abondamment. Nous allons en déguster quelques uns au lit en regardant les programmes de TV5 juste avant de sombrer dans un sommeil profond.
Plus de photos:
http://picasaweb.google.com/xavier.bezu/AleppoSyria
frogdoz