
Après une interruption, (independante de ma volonté) je reprends le recit de notre trop rapide visite au Liban et en Syrie, deux pays qui méritent que l'on s'y attarde.
BaalbekSeptembre 2009
8h.30 Réveil.
Pas de mauvais rêve cette nuit, seulement la sérénade, au creux de l’oreille, d’un petit con de moustique. Ciel bleu et soleil éblouissant nous accueillent dehors alors que nous allons prendre le petit déjeuner… là où nous avons pris nos repas la veille. Quel manque d’imagination !
Crêpes au fromage et café tassé tout en admirant une dernière fois les ruines ensoleillées.
Sur les trottoirs défoncés, nos valises à roulettes aimeraient se transformer en 4x4. Dans les petites rues enfin animées, nous cherchons l’endroit d’où partent les minibus en direction de la frontière. Le flic qui surveille le carrefour nous demande de demander à l’épicier d’en face qui parle… l’espagnol !
“La primera calle a la izquierda. Es muí fácil.”Effectivement, le petit parking est juste à côté. Une demi-douzaine de jeunes mecs glandouillent et chahutent près de quelques minibus vides. Nous sommes la parfaite diversion à leur ennui. L’un d’eux nous explique que le minibus ne part que dans quelques heures sauf s’il est plein avant. Il faut donc attendre… à moins d’acheter toutes les places de la camionnette.
Nous commençons l’attente dans le petit bouiboui en face, attablés devant un jus d’orange fraichement pressé. Nous écoutons l’histoire compliquée du jeune tenancier qui nous explique qu’il est en fait dentiste et suédois et que sa femme palestinienne étudie à Stockholm. Pourquoi est-il donc en train de presser des jus de fruits à Baalbek ?
Ca, c’est la partie confuse de l’histoire dont nous ne connaitrons pas la suite car on nous fait des grands signes, le départ est imminent.
Le minibus s’est rempli plus vite que prévu. La plupart des passagers sont des femmes, jeunes et moins jeunes ayant en commun le goût de porter de longs vêtements noirs les recouvrant de la tête aux pieds et de s’encombrer d’énormes sacs prêts à craquer et de cartons mal ficelés. Elles disparaissent, une ou deux à la fois, lors des arrêts que nous faisons à chaque traversée de village.
Le paysage de cette partie au nord de la Vallée de la Bekaa n’est que la continuation de celle que nous avons traversée la veille. Même sécheresse et désolation, mêmes parcelles labourées et champs abandonnés couverts de sacs plastiques, mêmes vergers squelettiques dominés par les mêmes montagnes pelées enveloppées d’une brune de chaleur qui décidément tarde à se lever. Ici et là, parmi cette étendue ocre, apparaissent quelques tâches vertes, oasis perdus dans un océan de rocaille.
Notre chauffeur prend son pied sur la route récemment remise en état, heureusement les quelques tronçons encore en construction l’obligent à ralentir quelque peu et de faire semblant de respecter les limitations de vitesse jusqu’à Al Aïn, petite bourgade animée et poussiéreuse que nous traversons péniblement à grands coups de klaxon. Quelques dizaines de kilomètres plus loin voilà Qaa : le poste frontière libanais.
La plus grande cohue règne dans le petit bâtiment administratif. Des dizaines de travailleurs syriens s’agglutinent en jouant des coudes devant le guichet vitré protégeant la demi-douzaine de douaniers visiblement débordés et déjà fatigués. Nous arrivons à capturer le regard de l’un d’eux qui surpris de voir des Occidentaux, tamponne nos passeports illico presto.
Dehors, c’est un spectacle, on ne peut plus chaotique, d’un embouteillage de voitures et de minibus surchargés passant à la fouille systématique, avec en bande-son les sempiternelles gueulantes et engueulades sans fin. Notre chauffeur nous fait signe de monter dans la camionnette maintenant vide.
Le poste frontière syrien est encore à quelques kilomètres, au bout de cette longue ligne droite bordée par endroits de camps de réfugiés reconnaissables aux alignements de tentes. Certaines sont munies de paraboles rouillées, indices que ces camps en toile ne datent pas d’hier...
Terminus devant l’arche qui nous souhaite (je crois) la bienvenue en Syrie. Les bâtiments administratifs arborant drapeaux étoilés et portraits géants du président actuel Bachar El-Assad et de son père Hafez El-Assad (décédé en 2000) ne sont qu’une centaine de mètres plus loin.

Nouvelle scène de bousculade devant les guichets. J’interpelle un douanier en civil qui sort de l’un des bureaux et lui montre nos passeports en tout faisant les yeux ronds et en haussant les épaules. Compréhensif, il va nous chercher des formulaires et parler à l’un des douaniers en uniforme en nous montrant du doigt. Il revient vers nous et ajoute avant de filer dehors au pas de course :
« You fill up these forms and give them to this man, only this man. Welcome to Syria. » Le temps de vérifier que nos visas sont valides et d’ajouter un tampon et nous revoilà dehors dans la cour écrasée de chaleur. En face, un petit bureau de change ouvert nous permet d’échanger nos livres libanaises contre des livres syriennes. Deux jeunes douaniers nous regardent tirer nos valises en rigolant. Derrière la barrière ouverte, trois minibus attendent les clients. Le chauffeur du premier, habillé d’une djellaba et d’un veston ouvert sur une belle bedaine, nous fait comprendre tout en s’essuyant la moustache avec son foulard à damier rouge et blanc, qu’il va à Homs, la grande ville la plus proche.
Notre rejoignons sur les banquettes arrière, un vieux monsieur qui ne nous quitte pas des yeux, une matrone souriante et bavarde et deux jeunes qui se montrent leurs nouveaux portables.
10 minutes plus tard, nous démarrons.
Première constatation : tout est plus vert, les plantations de pins, la plupart tordus voire couchés, remplacent les paysages arides du Liban. Deuxième constatation : les ordures bordant la route sont aussi nombreuses de ce côté-ci de la frontière que de l’autre.
On ne peut pas dire que les premières visions de Syrie soient fantastiques. Maisons en parpaing, hérissées, comme en Egypte, de tiges métalliques, usines et cheminées, rails de chemin de fer abandonnés et petites gares fermées, vergers et alignements d’arbres tordus. Nous finissons par rejoindre une espèce d’autoroute qui traverse une vaste zone d’où émergent des immeubles dans le genre HLM à tous les stades de la construction.
Voici donc la banlieue d’Homs, troisième ville du pays avec une population de plus 1,5 million d’habitants et important centre industriel. Le chauffeur nous lâche sur le bas-côté de la route près d’un rond-point en face de la gare des bus. Il nous explique que pour aller à Alep (Halab), il faut prendre un petit taxi jusqu’au Halab Garage, l’autre gare routière située au nord de la ville. Heureusement, ce ne sont pas les taxis qui manquent sur cette bretelle d’autoroute.
Voiture nickel, chauffeur concentré et musique arabe pour nous mettre dans l’ambiance.
Nous traversons le centre-ville animé en remontant les grands boulevards bordés d’immeubles hétéroclites, ceux des années 50 aux coulasses noires, ceux des années 70 blocs rectilignes sans intérêt et ceux des années 90 aux lignes plus modernes mais toujours inachevés. Heureusement les églises, les mosquées et surtout les nombreux parcs que compte la ville, apportent quelques touches colorées plus pittoresques et plus agréables à cet ensemble trop gris.
Arrivés à la gare routière, nous sommes assaillis par les rabatteurs des différentes compagnies de bus. L’un d’eux nous annonce un prochain départ pour Alep dans dix minutes et emporte nos sacs jusqu’au guichet. C’est la cohue générale aussi bien dans le hall principal que sur les quais. Trop heureux de quitter ce chaos aussi rapidement, nous n’avons que le temps d’aller acheter des fallafels et une bouteille d’eau avant d’attendre au quai 11.
Un bus se gare mais il va à Damas, pas à Alep. L’heure tourne et une petite angoisse pointe en s’accélérant, surtout que depuis un moment un gamin arpente les quais en criant quelque chose avec le mot Halab au milieu. Renseignements auprès d’autres passagers, de préférence des étudiants plus susceptibles de comprendre l’anglais. Chacun essaie de nous aider du mieux qu’il peut et chaque conversation se termine par un
Welcome. Finalement, nous apprenons que le gamin crieur est en train d’annoncer depuis tout à l’heure que le bus pour Alep du quai 11 va partir du quai 13.
Nous sommes pratiquement les derniers à monter et il ne reste qu’une paire de sièges au fond du bus. Une télé diffuse des clips musicaux à plein volume, l’image rouge et verte saute à chaque secousse. Les chansons arabes passent en boucle tout au long du trajet. Dehors un paysage de collines couvertes d’alignements d’oliviers succède à celui composé de parcelles vertes et de champs marrons bordés de cyprès et de pins rachitiques. Plus loin ce sont les tâches blanches des carrières de calcaire qui criblent un paysage devenu poussiéreux.
A voir les nombreuses maisons, la plupart inachevées et, comme en Egypte, hérissées de tiges en fer, j’en conclus que le Roi du Parpaing est Syrien et qu’il doit être très riche. Les villages que nous traversons ne semblent pas être plus vieux qu’une génération.
Deux heures plus tard, nous arrivons à la nouvelle gare des bus située à 10 km du centre-ville.
Avant même d’avoir pu descendre du bus et de récupérer nos sacs, nous sommes assaillis par les chauffeurs de taxi. Un jeune chauffeur nous propose (en anglais) de nous emmener à une bonne adresse pour un bon prix. Mais d’abord il veut trouver deux autres passagers… Comment allons-nous tous rentrer dans sa petite voiture ? Mystère.
Pendant une dizaine de minutes, nous le suivons des yeux courir de gauche à droite et parlementer avec des voyageurs qui débarquent. Ses efforts finissent par payer et il revient avec deux moustachus encore plus chargés que nous. Nous apprenons qu’ils sont Palestiniens, de Naplouse. Conversation animée et rigolarde pendant la traversée de la grande banlieue. De loin nous apercevons la citadelle, plusieurs minarets étroits, les dômes verts d’une mosquée plus grande que les autres et quelques buildings modernes qui dominent la ville.
Un parc où trône la statue géante de l’ex-président, (père de l’actuel) et nous voila pris dans les embouteillages sur l’avenue principale bordée de buildings datant du Protectorat plus ou moins bien conservés et de nouveaux hôtels. Dans une petite rue parallèle, le chauffeur nous dépose devant le New Omayad Hotel en pleine rénovation et aux odeurs de peinture fraiche. Chambre impeccable, situation parfaite, petit prix, notre chauffeur que je remercie très correctement (je n’ai pas encore la valeur de la livre syrienne dans la tête !!!) nous quitte avec un immense sourire en ajoutant
Welcome…

17H.30 Nous partons faire un tour en direction des souks.
Pas facile de traverser ces grands boulevards, circulation intense et sans répit. Nous parcourons le quartier commercial très animé avant d’atterrir sur la Place de l’Horloge (encore une autre !), gros rond point avec au centre une horloge un peu plus baroque que celle de Beyrouth. A droite jusqu'à la grande avenue qui monte, à gauche jusqu'à la place où se trouve la Grande Mosquée et là juste derrière nous devrions trouver l’entrée des souks si nous avons bien compris les indications du marchand de journaux. Il était tout aussi simple de suivre la foule car tout le monde semble se donner rendez-vous aux souks.
A peine le temps d’admirer le beau minaret et les quelques vieilles maisons en bois en face de la mosquée et nous voilà dans une petite allée bordée d’étalages de fruits secs et de friandises colorées. Aussitôt un jeune garçon parlant très bien le français nous emboite le pas et nous guide vers la partie arménienne des souks, là où se trouvent les petites bijouteries illuminées.
« Pour le plaisir des yeux ! » insiste-t-il en nous montrant sa minuscule boutique. Pierres précieuses et de métaux rares se succèdent sur plusieurs minuscules allées couvertes. Plus loin, ce sont des monticules d’épices de toutes les couleurs qui embaument notre chemin. Nous continuons à déambuler et à nous perdre dans les allées labyrinthe de cet immense souk encore bien animé malgré l’heure de la fermeture qui approche rapidement. Iraniennes et femmes du Golfe (en pèlerinage en Syrie), reconnaissables à leurs voiles noirs et habits austères, font les soldes, les premières aux « rayons enfants», les secondes aux « rayons parfums et bijouteries».
C’est la troisième fois que nous passons devant ce petit marchand de jus de fruits et au moins la cinquième fois que nous croisons ce jeune gars qui nous lance à chaque reprise en français :
« Bonjour, bienvenue ! Comment ca va ? Vous si cherchez quelque chose, venez voir mon magasin, il est juste à coté. » Et nous de lui répondre :
« Pas aujourd’hui, maintenant on se promène, demain on regarde. » 
Notre tour se termine par le « rayon boucherie-charcuterie » là où les carcasses sanguinolentes d’animaux pendouillent devant les étals peu appétissants dans une odeur de sang frais.
De nouveau dehors, sur un grand boulevard encombré. La nuit est tombée mais pas la circulation. Nous nous dirigeons vers les néons des rues commerçantes du centre-ville. Sur le trottoir, un marchand d’olives nous propose une sélection d’olives rouges, noirs, vertes parfumées et épicées pour deux fois rien.
Nous allons les gouter à la terrasse du Baron Hotel, l’un des rares endroits où l’on sert de la bière. Le vieux palace, construit en 1909, résiste mal au temps qui passe. Il ne se maintient que par sa renommée et n’attire plus que des groupes de touristes européens nostalgiques, espérant peut-être rencontrer les fantômes d’Agatha Christie, Lawrence d’Arabie ou de D.H. Lawrence, donc l’addition impayée est toujours encadrée dans l’une vitrine du salon.

A la fin de cette journée fatigante, nous apprécions grandement nos bières turques servies avec des cacahuètes et nos très bonnes olives. Un monsieur plutôt sympathique vient faire la causette et finit par nous proposer des excursions aux alentours d’Alep «
au meilleur prix » précise-t-il ! C’est en tout cas moins cher que de louer une voiture. Nous allons réfléchir.
Nous poursuivons dans les rues commerçantes toujours aussi animées. Le restaurant Al Chabab semble faire l’affaire avec son immense cour intérieure, ses arbres, ses fontaines et ses chats affamés. Toutes les tables occupées, le sont exclusivement que par des hommes, la plupart en train de fumer au narghilé et de boire du thé.
Grillades et salades excellentes. A la fin du repas, le patron nous amène un plateau de fruits en nous souhaitant la bienvenue.
Notre séjour en Syrie commence plutôt bien.
Plus de photos:
http://picasaweb.google.com/xavier.bezu/AleppoSyria

frogdoz