Bonjour,
J'ai découvert ce site passionnant il y a peu, et même si je ne suis pas expatrie dans un des pays de prédilection du site, j'ai quand même juge intéressant de vous faire partager mon expérience au pays du soleil levant (et également a la demande de l'un des membres, ce qui m'a bien fait plaisir

). Qui plus est, je crois comprendre que le Japon intéresse de plus en plus les Français, il ne me parait donc pas inutile de partager une expérience "live" de la réalité nippone, le Japon étant l'objet de beaucoup de fantasmes assez éloignés de la vérité... je signale par avance que je vais insister sur les points négatifs de mon expérience: n'en déduisez pas que le Japon a été pour moi un enfer. Mais sans vouloir aucunement décourager le candidat a l'immigration, je voudrais attirer son attention sur les difficultés d'une expatriation qui, en France, me semble bien souvent idéalisée.
Je suis donc installe dans cette belle contrée depuis maintenant deux ans et demi. Je suis arrive le 1er septembre 2002, presque tout de suite après avoir bouclé mes études. Très franchement, les raisons qui m'ont amené au Japon étaient des plus terre a terre: j'y rejoignais ma copine japonaise qui venait tout juste de dégoter un job au Japon. Mais le pays m'intéressait quand même et y avoir ma première expérience professionnelle semblait très excitant! J’ai pris un visa "working holiday" et embarquement !
Je ne parlais pas Japonais mon arrivée. Pour cette raison je ne me faisais pas beaucoup d'illusions au départ sur mes chances de décrocher un job qui me permette de rester au-delà d'un an; l'avenir m'a, depuis, démenti....
Mes premiers mois au Japon été un véritable bonheur ou j'ai bénéficié d'une véritable chance de cocu: non content de retrouver ma dulcinée, j'ai eu la veine de dégoter un VRAI bon boulot en moins de 3 mois. Ce qui, vu mon ignorance de la langue et ma totale inexpérience du marche japonais, était inespéré! En Novembre 2002, me voila embauché comme consultant pour une des plus grosses agences de recrutement sur la place de Tokyo. Mon rôle sera de m'occuper de missions de recrutement pour des entreprises de biens de consommation, particulièrement dans le food & beverage, la mode, les cosmétiques, les vins et spiritueux, et l'industrie du luxe en général. Tout ce qui m'intéressait, en plus! Les premiers mois au boulot sont un vrai bonheur. J'apprends des tas de choses, je m'entends bien avec mes nouveaux collègues (des Japonais et plein d'autres étrangers, c'est fou le nombre d'étrangers qui bossent dans le recrutement au Japon alors même que ce pays est loin d'être un terre d'immigration massive...), mon boss est très content de mes débuts, je vais pouvoir prendre un vrai appart avec ma copine; je nage dans le bonheur et l'euphorie. Je ne vois pas encore que des nuages commencent a s'amonceler dans ce ciel radieux d'un début d'expatriation réussi au-delà de toutes les espérances...
Au bout de quelques mois de travail, un certain malaise diffus commence à se faire sentir, petit à petit. Je travaille beaucoup, mais ça ne me dérange pas. On m'a collé un nouveau boss un peu hystérique avec qui je m'entends moins bien qu'avec le premier, mais ça n'est pas grave. Ce genre de choses peut arriver n'importe ou, et c'est a moi de m'adapter. Ma vie sociale est assez riche, je fais des amis; bref, en apparence, tout est calme... mais commence a me frotter a la réalité de la société japonaise, qui est une société extrêmement stratifiée: tout en vous réservant un accueil des plus souriants et des plus déférents, elle vous assigne un place bien précise dans qui a peu de chances d'évoluer. Pour vous, que vous soyez Français, Américain ou Zimbabwéen, votre place est la même: vous êtes le "gaijin" (étranger en japonais. Retenez bien ce mot: je vais l'utiliser très souvent!), et les Japonais ne se définiront jamais comme votre égal; ils se verront soit inférieurs, soit supérieurs à vous. Si vous venez d'occident il y a de grandes chances pour qu'ils aient un complexe d'infériorité à votre égard et qu'ils multiplient les courbettes en face de vous (de manière souvent hypocrite, mais j'y reviendrai plus tard...); mais si vous venez d'Afrique ou d'un autre pays d'Asie, vous aurez droit a un mépris dissimulé. Cela n'existe certes pas qu'au Japon, mais la tendance est bien plus nette ici: les Japonais ne vous verront quasiment jamais comme un être "normal", ni inférieur ni supérieur à eux, avec qui l'ont peut parler de manière spontanée. Ce qui m'amène a un autre point de la société nipponne: le cloisonnement entre Japonais et "gaijins".
Maintenant je l'ai bien assimilé et que tout prétendant à l'immigration au Japon se le colle bien dans la tête: quels que soient vos efforts, vous ne ferez JAMAIS partie de la société japonaise. Au Japon, il y a les Japonais et les étrangers; d'ou qu'ils viennent, ils seront de toutes façons, une caste a part, des citoyens de seconde zone, pour la seule raison qu'ils ne sont pas Japonais. Les Nippons aiment à se voir comme un pays insulaire avec une mentalité, des coutumes, de façons de faire et de penser qu'ils considèrent totalement impénétrables pour un gaijin. Qu'un immigrant soit installé au Japon depuis 20 ans, parle parfaitement la langue, ait épousé une Japonaise et travaille dans une société japonaise ne changera rien a l'affaire; c'est une GAIJIN, il ne pourra donc jamais comprendre le Japon. Les Japonais pourront même se sentir vexés si un étranger maîtrise trop bien leur langue; selon certains ici, seul un Japonais peut bien savoir parler Japonais. Cela vous donne une idée de la mentalité dominante: le pays du soleil levant veut que sa culture soit inaccessible.
Tout cela n'a pas que des inconvénients. En tant qu'étranger, les Japonais considéreront que vous êtes excusable pour la majorité des impairs et débordements que vous pourrez commettre sur leur sol. Ils feront preuve d'une très grande flexibilité et toléreront des choses de votre part que jamais ils ne toléreraient de la part d'un local. Un Japonais ne pourrait pas se permettre la moitié de ce que peut se permettre un gaijin. Être étranger au Japon, c'est un peu le jour des fous en permanence! On peut gagner une sensation de liberté extraordinaire, à condition de ne jamais chercher à s'intégrer. Vous serez toujours aux yeux des Japonais, un être à part et serez traité comme un être à part.
Mais revenons à ma vie quotidienne d'alors. Je commence lentement a m'apercevoir de toutes ces particularités, mais je ne suis pas encore capable de mettre un nom dessus: mon expérience du pays est encore trop courte. D'ou cette sensation de malaise que je sens progressivement poindre. Mais un autre problème commence incidemment a me turlupiner: la mode de communication avec les locaux. Je vais bientôt m'apercevoir qu'avec les Japonais, tout est dans le double message et dans le non-dit.
Dans mon métier, comprendre ce que la personne veut vraiment vous dire est important. Et lorsqu'on vient d'un culture habituée aux message francs et directs les multiples non-dits et formules diplomatiques japonaises sont très déstabilisants, surtout à cause de la quasi-interdiction de dire "non". Un Japonais qui vous dit "Je vais réfléchir à votre proposition", veut en réalité dire "non". S'il vous dit "Je suis très occupé en ce moment mais je promets de penser à vous des que j'aurais plus de temps" ne cherchez pas, il voulait aussi dire non. Considérez qu'un Japonais ne vous dit oui que lorsqu'il vous a explicitement dit "oui"! Mais dire non est vu au Japon comme d'une grossièreté sans nom. Il faut toujours trouver un échappatoire qui permet de ne pas faire perdre la face à son interlocuteur en lui évitant d'essuyer un refus direct. Ne pas faire perdre la face aux gens est une des coutumes les plus importantes qui soient dans le code de communication japonais. Et au Japon, ne pas perdre la face c'est ne pas être désavoué de quelque manière que ce soit, même indirectement. On cite souvent en exemple les managers dans l'administration et les entreprises japonaises, qui, une fois promus, continuent à travailler dans le sens que l'avait fait leur prédécesseur car changer ou même re-orienter la politique de celui qui est passé avant vous, c'est le désavouer, l'humilier, l'insulter, bref lui faire perdre la face. Peu importe que sa politique ait été la bonne en son temps mais qu'elle mérite d'être revue du a un contexte nouveau: changer quoi que ce soit a ce qu'il a fait reviendrait à le désavouer et a provoquer une remise en question fendant la belle harmonie de la société japonaise (je reviendrai plus tard sur ce fondamental concept d'harmonie...)
Tout ça pour dire que ces multiples codes m'étaient alors inconnus, et qu'il me faudra du temps pour les comprendre. Mais d'ici, la ils auront eu le temps de me causer bien des ennuis.
Septembre 2003. Le travail ronronne lorsque j'arrive à décrocher une grosse mission pour une célèbre marque de chaussures qui vient de s'installer au Japon. Ils me demandent de leur présenter des managers pour l'équipe de vente de détails qu'ils souhaitent mettre en place sur Tokyo, avec, a la clef, beaucoup d'autres missions été même une potentielle clause d'exclusivité en notre faveur si tout se passe bien! Ravi et pas peu fier d'avoir négocié un contrat aussi prometteur, je me mets au travail avec une ardeur qui fait plaisir à voir. Pour cette affaire, je rends compte directement à mon président. Après quelques déboires et malentendus en grande partie dus aux décalages culturels mentionnés ci-dessus, je pense avoir bien ferré la façon de travailler et de négocier ici. Le client est absolument ravi de mes premières introductions et parle déjà de recruter le principal manager parmi les candidats que je lui ai présenté! Bref, nous sommes plein d'espérance et cela semble se confirmer lorsque le client confirme son offre pour le poste. Mon candidat a l'air lui aussi ravi, il signe l'offre et mon président est aux anges: ce deal n'est pas extraordinaire en lui-même, mais il nous ouvre bien des opportunités! Quand tout a coup....le candidat, après 24 heures chez le client, disparaît sans laisser aucune trace. On lui passe 50 coups de fil, lui envoie des tonnes d'e-mails, aucune réponse. Jusqu'a deux jours plus tard ou il m'envoie ce message sibyllin: "Je suis sincèrement désolé. S'il vous plait, pardonnez-moi". Aucune autre explication. J'eus beau le harceler, rien à faire: je n'aurais jamais le clef du mystère.
Tonnerre. Grosse déception pour le client. Pour le président aussi. Et, dans son visage, même s'il sait que je ne suis pas responsable, se profile une certaine expression de gène et de malaise en me regardant. Quelque chose me dit que mes jours dans la boite sont comptés. Cette intuition sera, hélas! la bonne. Je serai licencié un mois plus tard.
Attention : je ne suis pas en train de vous dire que cette histoire est la seule et unique cause de mon licenciement. Il y a eu bien entendu d'autres facteurs (notamment une mésentente persistante et une rivalité naissante avec mon supérieur direct qui a tout fait pour me casser, mais ça c'est une autre histoire...) et je nie pas mes propres responsabilités dans cette affaire; j'ai eu trop la tête dans le guidon et n'ai pas cherche a prendre suffisamment de hauteur pour comprendre les vraies caractéristiques du travail au Japon et de m'adapter en conséquence. Je l'ai fait, mais trop lentement. Il n'empêche que l'étincelle qui a mis le feu aux poudres était bien due à une situation, un élément que le candidat m'a caché. Il ne m'avait parlé d'aucun souci avant de signer le contrat, et encore aujourd'hui je me demande quel élément j'ai bien pu manquer.
Aussi unique et non résolu que soit ce cas précis, il est révélateur des difficultés de communication d'un gaijin avec les locaux. Vous pouvez faire ami-ami avec un Japonais et le lendemain le recroiser et vous apercevoir qu'il a fait semblant de ne pas vous avoir vu. Vous pouvez faire tous les efforts de compréhension du monde, vous ne parviendrez jamais à maîtriser les non-dits et les doubles sens, d'autant que beaucoup de Japonais feront tout pour que vous ne les maîtrisiez pas; comme je l'ai déjà dit, ils répugnent a ce qu'un étranger maîtrisent parfaitement leur culture. J'ai depuis retrouvé du boulot, mais cette épisode m'a marqué et j'en ai gardé une certaine méfiance envers tout ce qu'on me dit ici: je ne prends jamais personne au mot. Ayant besoin de rapports francs et directs avec les gens, cet état d'esprit me pèse de plus en plus. De plus, ayant retrouvé un travail mais ce dernier ayant été assez décevant jusqu'a maintenant, cette épisode a marqué une vraie rupture dans ma vie professionnelle au Japon...
Une autre difficulté pour un esprit "latin" comme le mien au pays du soleil levant est l'absence quasi-totale de confrontations et de débats dans la société japonaise. Les gens évitent à tout prix la confrontation pour des raisons que j'ai déjà exposées; éviter de faire perdre la face à leur interlocuteur en le contredisant ouvertement et ne pas perdre eux-mêmes la face. Mais il y a une autre raison a cet impératif de consensus tellement mou du genou qu'il en devient anesthésiant: l'harmonie et la cohésion du groupe.
La société japonaise, le Japon d'après-guerre s'est développée sur la notion de groupe. Pour reconstruire un pays ruiné, il fallait se retrousser les manches et ne surtout pas s'enliser dans des débats improductifs. En conséquence, l'opinion du pouvoir doit être celle de tout le monde et la moindre idée originale sera impitoyablement muselée. Un proverbe japonais dit "le clou qui dépasse appelle le marteau". Les Japonais considèrent que, pour être heureux et assurer prospérité et développement, les opinions allant a l'encontre de la doctrine officielle (pas seulement du gouvernement mais de l'entreprise, des medias, des syndicats...) doivent être strictement cantonnées à la sphère privée. Quiconque essayerait de provoquer un débat sur la place publique sera considéré comme un énergumène irresponsable risquant de faire éclater l'harmonie de la société et par conséquent de menacer son bon fonctionnement. Ceci s'est largement vérifié lors de l'affaire des otages japonais an Irak: ces derniers ont été insultés et accusés des pires maux, dont celui d'avoir par le seul fait d'être allé là-bas pour faire de l'humanitaire, risquer de placer le Japon dans une position inconfortable et de le forcer à questionner sa décision controversée d'y envoyer des militaires, risquant ainsi de remettre un vif débat sur la place publique. Eux et leurs familles ont du s'excuser publiquement pour le "désordre" qu'ils avaient cause, et ont été montres du doigt par la nation entière. Et être montré du doigt pour individualisme est une des pires choses qui puisse arriver à un Japonais.
Pour qui aime le débat et l'échange d'idées, la vie au Japon peut parfois être extrêmement éprouvante. Tout échange d'idée est strictement banni de la société et la ligne dominante doit s'imposer à tous. Un Japonais qui la remettait publiquement en cause s'exclurait de son groupe (de collègues, d'amis..) et au Japon, hors de son groupe, on est un moins que rien. Vous êtes dans un groupe qui vous protège et sur lequel vous pouvez compter à tout moment pourvu que vous adoptiez le même comportement et pensiez comme tout le monde. On fait tout en groupe: travail, sorties, beuveries....vous pouvez sortir en dehors des clous, à condition de rester dans les clous prévus pour sortir en dehors des clous! Être un individualiste quand on est japonais demande un courage hors du commun. Et le consensus officiel peut s'avérer très frustrant et déprimant.
Pour un étranger, la vie au Japon peut donc parfois être extrêmement déstabilisante, au point que les "petages de plombs" de gaijins ne sont pas rares.
Comprenez-moi bien: je n'ai nullement écrit tout cela pour décourager les candidats a l'immigration au Japon. Si tenter l’expérience est votre rêve, alors il n'y a pas à hésiter: foncez! Il y a énormément de bonnes choses a prendre dans ce pays: sa campagne merveilleuse, sa cuisine sublime, la grâce et la maîtrise de soi de ses habitants, son caractère raffiné ou que l'on soit, sa modernité matérielle, mélange de bouillonnement technologique et de tradition shinto-bouddhiste... cette terre possède un magnétisme indéfinissable qui fait que, malgré toutes les épreuves que j'y ai endurées, elle exerce encore sur moi une attraction mystérieuse quand je sors de Tokyo et que je regarde ses forets de bambous, que je vais m'imprégner de l'atmosphère des bains chauds, quand je goûte a ce que la culture japonaise à de plus envoûtant et reposant....je me sens ne paix avec moi-même.
J'espère simplement que ces quelques lignes pourront aider les futurs "gaijins" à se faire une idée plus précise de ce qui les attend à éviter des écueils qui leur cacheraient leur séjour et qui pourraient les rendre amers et aigris. J'en ai tant vu....
En ce qui me concerne, je vais rentrer au pays avec ma petite femme dans un an. Le temps de finir ce que j'ai en marche ici, et aussi pour faire cesser cette déchirure causée par ce mal du pays qui me prend de plus en plus souvent et qui risquerait de me faire détester cet endroit ou je suis. Une fois rentre, j'aurais le sentiment du devoir accompli et alors, je pourrai me réconcilier avec le Japon. Je redeviendrai japanophile. Je redeviendrai libre.