Y a t-il tout de même un événement particulier, une sorte de franchissement de frontière, quelque chose de précis en mémoire qui vous a fait prendre conscience dans quel gourbi vous vous êtes collé ?
Je pense que l’amertume de notre vie québécoise est ressortie à la naissance de notre fille, d’abord à cause de nos mésaventures médicales liées à l’accouchement. Ensuite à cause de l’éloignement de nos familles, qui nous seulement nous manquaient pour cet événement familial important, mais qui en plus n’étaient pas là pour nous soutenir alors que nous nous sentions terriblement seuls et désemparés.
Le portrait de notre vie québécoise, qui se composait de petites touches comme une peinture impressionniste, nous est alors apparu plus clairement. Chaque aspect de notre vie canadienne, pris séparément, avait tantôt un aspect un peu folklorique, un peu « aventureux », un peu initiatique... tout était tout à fait « vivable » et nous n’y faisions pas trop attention.
Et puis ce choc (médical) nous a fait nous demander « est-ce vraiment comme ça qu’on a envie de vivre ? »
Le gros point noir, pour nous, c’est la question médicale. Je ne reviendrais pas là dessus. Et puis il y a la vie de tous les jours.
Je suis (j’étais ?) une vraie parisienne, et c’est vrai qu’au début c’était marrant d’aller faire ses courses au marché Jean-Talon à vélo, de prendre le taxi pour rentrer du ciné le soir parce que la ligne bleue du métro s’arrête à 23h30 (plus maintenant !)... Mais maintenant tout ça me pèse.
Devoir planifier mes courses sur 2 à 3 semaines et bourrer mon congélateur pour manger les produits que j’aime. Je voudrais tout simplement pouvoir sortir de chez moi quand ça me chante et aller me cherche un steak ou une baguette pour le repas du jour.
La belle neige : raz le bol de rester enfermée à la maison avec un tout-petit par –20°C et d’avoir pour seule sortie en famille le centre d’achat. Je voudrais tout simplement pouvoir marcher dehors avec ma fille en poussette ! Prendre la voiture pour la moindre sortie en dehors du pâté de maison, parce que c’est beaucoup plus long par les transports en commun, quand il y en a.
« On a un super appart ! », c’est ce qu’on se dit toujours quand on essaye de voir ce qu’on a gagné en venant ici. Avec un super séjour et une super table de salle à manger. Oui mais on a personne à inviter à dîner. Les amis, ça ne se fait pas du jour au lendemain. D’ailleurs, ceux qu’on a laissé en France nous manquent, on a l’impression de passer à côté quelques choses, on a encore d’autres choses à vivre ensemble, et pas uniquement par courriel ou par téléphone.
Les visites ? De la famille ou des amis ? Oui, un peu, mais pas tant que ça, c’est pas donné le prix d’un billet d’avion, et passer Noël seuls en tête à tête devant sa petite bûche au chocolat Première Moisson, c’est pas vraiment Noël !
La famille, même ma belle mère ! J’en viens à regretter les repas du dimanche midi poulet-haricots verts chez mes parents, les goûters chez les grand-parents à voir pour la 4 287ème fois les albums photos, les palabres interminables de belle-maman...
Et puis ce à quoi nous aspirions depuis le début, vivre un temps à l’étranger puis renter en France, nous semble plus compliqué à réaliser qu’on ne le pensait. Un déménagement ne se fait pas du jour au lendemain, on ne déménage pas que des meubles dans l’histoire. Ca demande du temps, de l’organisation, de l’argent (pas si facile que ça à économiser quand on ne travaille pas !), et puis, plus le temps passe, plus notre « retour en France » risque de devenir une « émigration en France ».
Je ne dirais pas qu’il y avait « erreur de parcours », nous ne regrettons pas notre émigration, mais comme il faut y être pour s’en rendre compte, on se rend compte que la France nous allait plutôt bien ! Nous ira-t-elle encore ?
|